Un roman d'été (VI)

Il est vrai qu'Eric ne se posait pas la moindre question sur son avenir. Sans être ambitieux, il se disait qu'il fallait tout de même qu'il réussisse quelque chose dans sa vie. S'accomplir professionnellement n'était, pour lui, pas suffisant. Il lui en fallait davantage. Eric ne savait pas précisément ce qu'il devait réussir. Ce qu'il sentait au plus profond de son être, c'est qu'il devait ne pas être passé à côté de l'essentiel. Restait à définir cet essentiel, et il aurait pu trouver un sens à sa vie.
Il était 16 heures 10 lorsque l'opération commença. Eric venait d'administer la dose anesthésiante et laissait opérer l'équipe chirurgicale. Sur la table, une vieille dame s'était endormie après qu'Eric l'eut rassurée une dernière fois. Elle semblait si paisible qu'à sa vue personne ne se serait douté de la dangerosité de l'opération. Eric était en quelque sorte un thanatopracteur pre-mortem. Il embellissait un corps vivant mais inerte qui, parfois, ne devait jamais se réveiller. Ce fut le cas de cette vieille dame dont l'opération à coeur ouvert avait duré beaucoup trop longtemps.
A la sortie du bloc, c'est le chef de l'équipe chirurgicale qui eut la lourde tâche d'annoncer le décès de la vieille dame à une jeune fille. Aux mots prononcés avec la plus grande douceur, elle ne laissa échapper qu'un souffle de surprise. En pareilles occasions, on ne comprend pas ce qui arrive. Eric vit la jeune fille s'asseoir puis prendre sa tête entre ses deux mains. Des cris plaintifs parvenaient à ses oreilles. Il eut froid dans le dos. Alors que l'équipe chirurgicale entourait la jeune fille, Eric resta planté à quelques mètres du coeur de l'action, immobile, le masque baissé. Puis il sentit des regards se dirigeaient vers lui, en direction d'un index pointé par le chef d'équipe. La jeune fille se leva et se dirigea d'un pas hésitant vers Eric.
- " Docteur... J'aurais aimé connaître les derniers mots prononcés par ma grand-mère."
A ces paroles, Eric sentit une bouffée de chaleur l'envahir. A son tour, il fut pris par l'effet de surprise et dut lutter de toutes ses forces pour ne pas défaillir. Devant l'air absent d'Eric, la jeune fille reformula courageusement sa question :
- "Que vous a dit ma grand-mère ?"
Eric se devait de répondre, mais il était incapable de le faire. Il se souvenait bien de son propre discours, mais il n'avait pas prêté attention aux quelques mots de la vieille dame. Il dut se rendre à l'évidence et avouer son ignorance. Il aurait très bien pu mentir, inventer une scène soulageante au cours de laquelle la vieille dame lui aurait confié combien elle aimait sa petite fille, mais Eric se voulait honnête.
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